<< retour
Portrait d'un champion
Yoshiharu OSAKA, 6ème Dan.
Histoire et interview de Kenny Taylor
Le dimanche 26 Août, Université Herriot Watt, Edinbourg, 1990. Le dernier entraînement terminé, enfin une chance d'interviewer le grand Champion de Karaté. Les techniques qu'enseigne cet homme sont, pour le commun des mortels, simples, et, selon les normes du Karaté, incroyablement difficile à perfectionner. Regardez attentivement, et vous vous retrouvez seul avec la conscience de ce qui peut être accompli grâce à une éducation appropriée et un entraînement constant.

Malgré les nombreuses années passées à m'entraîner aux côtés de Sensei Osaka, je n'ai jamais eu la chance de pouvoir mesurer le savoir derrière l'enseignement. Longtemps étudiant de feu Sensei Nakayama, j'ai senti que la profonde compréhension de Sensei Osaka serait absolue, et je n'ai pas été déçu. Plus je m'entraînais avec lui, plus je le trouvais intéressant, un karatéka des plus sérieux avec un grand sens de l'humour, un homme très dur, un professeur très patient, un maître du «Japanese Face», au fond, une personne d'une infinie bonté. Quelles étaient les ambitions de cet homme, ses idéaux, son regard sur la vie ? Telles étaient les questions que je voulais lui poser. Une interview, c'est seulement du noir sur du blanc auquel il manque les émotions et observations de l'auteur qui donnent un sentiment de profondeur aux questions.
En le regardant, j'avais l'impression d'observer quelqu'un qui avait sûrement enduré un entraînement physique très dur. J'espère faire une bonne interview. Il sourit de nouveau. Allez, il faut bien commencer quelque part.
Sensei, (je décidai de poser une question originale), quand avez-vous commencé à vous entraîner ?
1963, répondit-il très vite, puis s'arrêta.
Et puis ?
Je suis allé à l'Université de Takushoku en 1966, où je me suis entraîné pendant 4 ans. En 1970, on m'a invité à prendre des cours avec les instructeurs du JKA, ce que j'ai fait, et j'y suis resté depuis.
Né en 1948 à Nagasaki, sur l'île de Kyushu, c'est impressionnant la façon dont le corps de cet homme peut bouger. Ses souvenirs d'enfance sont heureux, il aimait courir, grimper, et, je pense, faire tout ce que les petits garçons aiment faire.
Qu'en est-il de vos jours à l'Université ? Ça vous a plu ?

A ce sujet, il fit simplement un signe de la tête, comme s'il voulait éviter de répondre. Je ne pouvais laisser faire ça, passer pour le journaliste intrépide (un un truc du genre).
Allez, Sensei, lança quelqu'un d'autre, me sauvant la mise.
Oui, oui, j'ai apprécié mes études à l'Université, mais l'entraînement était si dur, chaque jour. L'atmosphère, en ce qui concerne le karaté, était très, très compétitive parmi les autres universités. Remporter un prix pour son université était une question d'honneur.
Et, selon lui, la plus dure des compétitions au Japon. En 1969, c'était son tour. Il a remporté la première place au Kumite international. Une fois de plus, j'aperçu un sourire en coin et une lueur dans ses yeux, révélant la fierté que cet accomplissement lui a apporté. Dans la lignée, la suite de ses succès ont la forme d'un diagramme des hauteurs. Il a connu un nouveau succès en 1976, remportant le très convoité titre de Kumite JKA, allant jusqu'à gagner le titre de Kata JKA en 1977, titre qu'il ne conserva jusqu'en 1984.
Comment avez-vous accompli un tel exploit ?, demandai-je en admiration.
L'entraînement, répondit-il d'un seul mot et d'un sourire.
Concernant les Katas en Europe et au Japon, puisque vous enseignez dans différents pays, quelles sont vos principales observations ?
C'est une question difficile. Les normes européennes évoluent, mais il y a un fossé. Il y a plusieurs points à revoir, selon moi, tels que le bon positionnement des hanches dans le mouvement intermédiaire, et le mouvement final d'une position à une autre. Ce n'est pas seulement la position finale qui importe. Le passage d'une position à une autre avec une coordination convenable est essentiel. La valeur des bases doit être assimilée, sinon ce fossé ne sera jamais comblé. Il y a d'autres choses, mais celle-ci est fondamentale.

Sensei Osaka, application du kata SOCHIN: Note Sensei Kawasoe execute un superbe mawashi geri.
Le conseil d'un sage, s'accorderont à dire la plupart des étudiants.
De la même manière, il souligna le fait qu'il était ravi d'assister chaque année au cours de Kawasoe, à Edinbourg, car, comme il dit, « ici, les étudiants travaillent très dur, ce qui me donne une agréable sensation, et je peux me donner à fond. Ainsi, ça marche dans les deux sens et c'est très gratifiant. Difficile, mais gratifiant. »
Tout aussi important, il continua, c'est l'atmosphère entre étudiant et professeur. Sans le climat approprié, les plantes ne peuvent pas pousser. Il en est de même pour le karaté. Sans ce ressenti, la connaissance approfondie ne passera jamais. Vous ne pensez pas ?, demanda-t-il.
J'acquiesçai sans réserve, en insistant sur la confiance en son instructeur ce qui, je continuai à épiloguer, rendait important le fait que l'instructeur devait être de grande qualité. Ce qui nous a amené sur le sujet des techniques.
Certaines personnes prétendent que les techniques changent. Etes-vous de cet avis ?
Les techniques n'ont pas changé depuis que j'ai commencé. Elles se sont développées, mais elles n'ont pas changé. Quelquefois, elles ne sont pas enseignées comme il faudrait à cause de l'incapacité de certains instructeurs à performer des techniques correctes, mais la réponse à votre question est : non, les techniques n'ont pas changé.
Sans trop d'encouragements, il continua :
Ne faites pas d'erreur en KIHON. Pratiquez tous les jours et vous progresserez. Il n'y a pas de secret.
Bien sûr, tous ces bavardages donnent soif. Une tasse de thé serait appréciable, dit-il en riant.

Toujours souriants, Senseis Kawasoe et Osaka.
Allez-vous continuer après ?
"Seulement si le thé est fait, plaisanta-t-il.
Je l'observai aller chercher son thé, plein de bandages et de blessures dus à un entraînement constant, mais riant et plaisantant avec son ami Japonais.
Je vous en prie, continuez, fit-il signe tout en buvant son thé.
Nous échangions au sujet des techniques, Sensei.
Ah, oui !, s'exclama-t-il. Evidemment, quand on vieillit, l'Instinct Naturel du Corps, comme il l'appelle, ralentit. Le ralentissement physique est un processus naturel, mais avec un entraînement régulier, on peut en ralentir l'effet considérablement.
Un exemple parfait me vint à l'esprit.
En parlant de votre force physique, la première chose que je remarque chez vous c'est votre posture, incroyablement imposante mais flexible.
Vraiment ?, ria-t-il.
Faites-vous des exercices de musculation ou de renforcement pour arriver à contrôler vos jambes et vos hanches ?
Non. Seulement des étirements et du Kihon. Mais peut-être suis-je chanceux. Quand j'étais jeune, nous jouions souvent à la lutte Sumo et (suspense) au baseball.
Peut-être que c'est ce qui a donné toute leur force à ses jambes et ses hanches. Mais le principal facteur était l'entraînement quotidien.

Les instructeurs en 1987 à Edinburgh: (De gauche à droite) Senseis NAITO, OSAKA, TSUYAMA, KAWASOE et KAWAWADA.
Puis, je lui demandai avec anxiété :
Vous avez rencontré votre femme lors d'un entraînement au J.K.A. ?
C'est juste, dit-il en souriant. Question suivante.
Visiblement, c'était une partie privée de sa vie. J'hochai la tête poliment et enchaînai sur une autre question.

Sensei, si vous aviez des conseils à donner aux autres instructeurs, quels seraient-ils ?
Enseignez avec chaleur, ne vous mettez pas en colère, trouvez une façon d'aider l'élève à comprendre, mais assurez-vous avant tout de vous comprendre vous-même.
Ceux qui ont appris aux côtés de Sensei Osaka ont dû observer une certaine confiance tranquille et une capacité à faire comprendre les choses sans sévérité ni gêne. Ce sont là les qualités d'un grand instructeur.
Je sais que vous devenez très sérieux quand il s'agit du karaté, mais vous semblez toujours avoir un sens de l'humour sous-jacent.
Oui, c'est très important. Il faut être ouvert. Si vous prenez un coup, ne vous énervez pas, relevez-vous et réessayez. Votre caractère se forge, ça fait partie de la vie. Les instructeurs devraient apprendre ça, au même titre que les élèves.
Vous devez être satisfaits de voir vos étudiants progresser et enseigner aux autres, lui demandai-je. Mais quel aspect de la profession vous donne le plus un sentiment d'accomplissement ?
Il hésita, regarda sur sa gauche par la fenêtre et plongea dans ses pensées. Je bus mon thé et attendis.
Je pense, dit-il doucement, je pense que c'est comme ça. Beaucoup de personne viennent faire du karaté. Et au fur et à mesure qu'ils le pratiquent, leur attitude se modifie. Certains sont timides, d'autres très durs, mais avec l'entraînement leur attitude semble s'émousser, vous comprenez ?
Oui, répondis-je, mais pouvez-vous approfondir un peu plus ?
OK, c'est simple, il continua. Après quelques entraînements, les mauvais côtés de leur personnalité s'effacent pour laisser la place aux bons. Je pense que, oui, c'est une bonne chose.
Oui, répondis-je.
Regardez-vous, lança-t-il en riant. Je me souviens comment vous étiez il y a des années de cela, hein ?
Il était temps de couper court.
Merci, Sensei, dis-je.
Nous avons terminé ?, s'étonna-t-il.
A ce moment-là, je me demandais si nous étions dans le même contexte, mais en prenant un point de vue japonais, nous y étions.
Il se leva et remercia rapidement tout le monde, puis partit se changer pour son vol. Je remerciai mon jeune interprète japonais d'avoir rendu les parties difficiles plus faciles. Malheureusement, cela marquait la fin d'un autre Cours Annuel d'Edimbourg. Puis, j'entendis une voix familière me lancer :
A l'année prochaine !
Devinez qui.
Je remercie tous les karaté-ka qui se sont entraînés cette année, pour leurs efforts dans la promotion et le soutien de Sensei Kawasoe, Sensei Osaka, Sensei Ochi et, le dernier mais pas des moindres, Sensei Naito.
Nul doute que 1991 apportera des instructeurs d'aussi grande qualité à Edimbourg, du 21 au 26 Août. 5 jours de grand karaté. L'an prochain sera le 10ème anniversaire et nous avons prévu quelque chose de spécial, avec bon nombre de nos amis japonais, y compris une équipe de 20 combattants japonais et des instructeurs renommés. Les formulaires seront disponibles à partir de Janvier 1991. Restez à l'affut de ce magazine.
Amitiés,
Ken the Pen
(Ken la Plume)
Source @ "SHOTOKAN Karate Magazine" édition du 25 novembre 1990
Traduction @ Marion Lauzin pour JKA Toulouse